
La première fois que je me suis agenouillée devant une borie, près de Bonnieux, j’ai fait exactement l’erreur de tout le monde. J’ai trouvé ça « mignon ». Cette petite forme ronde, ces pierres empilées sans ciment apparent. Pittoresque. Et puis un murailler m’a montré ce que je ne voyais pas. Ces constructions que l’on croise par centaines dans le Luberon — près de 6000 en Provence selon les inventaires régionaux — ne sont pas des cabanes rustiques bricolées par des paysans pressés. Ce sont des prouesses d’ingénierie, debout depuis des siècles sans une goutte de mortier.
L’essentiel sur l’architecture des bories en 30 secondes
- Les bories tiennent grâce à l’encorbellement : chaque pierre dépasse d’un tiers sur la précédente
- Aucune clé de voûte, aucun coffrage — juste l’équilibre et le poids
- Comptez environ 120 tonnes de pierres pour une borie de taille moyenne
- Le savoir-faire a été inscrit au patrimoine UNESCO en 2018
La voûte en encorbellement : quand la gravité devient alliée
Soyons clairs : si vous pensez que les bories tiennent « par magie » ou grâce à une colle invisible, vous n’êtes pas seul. C’est la question que j’entends le plus souvent sur le terrain. La réponse tient en un mot technique que les muraillers prononcent avec une fierté tranquille : encorbellement.
Comme un jeu de cartes géant inversé
Imaginez un château de cartes, mais à l’envers. Au lieu de poser les cartes en appui l’une contre l’autre, vous les décalez légèrement vers l’intérieur à chaque niveau. Le poids de chaque carte aide à maintenir celle du dessous. C’est exactement ce que font les muraillers — sauf qu’ils manipulent des pierres de 20 à 50 kg, et que le résultat dure des siècles.

Concrètement, chaque rangée de pierres — chaque assise — dépasse légèrement vers l’intérieur. D’après les analyses de Maisons Paysannes de France, la pierre du dessus dépasse généralement d’un tiers celle qu’elle recouvre. Pour des pierres de 40 à 50 centimètres, ça représente un débord d’environ 15 à 20 centimètres vers le centre. À chaque assise, la voûte se resserre. Jusqu’à pouvoir être fermée par une simple dalle au sommet.
Pas de clé de voûte comme dans une cathédrale. Pas de coffrage temporaire. Le poids de chaque pierre plaque celle du dessous. C’est contre-intuitif, mais c’est la gravité elle-même qui maintient la structure debout.
Un détail que les panneaux explicatifs ne vous disent jamais : les pierres ne sont pas posées à plat. Elles sont légèrement inclinées vers l’extérieur. Pourquoi ? Pour que l’eau de pluie s’écoule vers l’extérieur au lieu de s’infiltrer. Les bâtisseurs du XVIIe siècle avaient résolu le problème d’étanchéité sans membrane, sans goudron, sans rien d’autre que l’angle de pose.
Ce que les muraillers ne transmettent qu’à l’oral

J’ai passé une matinée avec Jean-Pierre, murailler de 62 ans, sur un chantier de restauration près de Bonnieux. Ce qu’il m’a montré n’apparaît dans aucun guide touristique. Avant de poser la moindre pierre, il passe des heures à trier. Chaque caillou est examiné, soupesé, classé par forme et gabarit. « Chaque pierre a sa place prédéterminée », m’a-t-il expliqué en désignant ses tas soigneusement organisés. « Si tu cherches la bonne pierre au moment de poser, tu as déjà perdu. »
C’est un savoir-faire que l’UNESCO a reconnu en 2018, lors de l’inscription de l’art de bâtir en pierre sèche au patrimoine immatériel. Huit pays européens ont porté cette candidature ensemble — la France, l’Italie, la Grèce, l’Espagne, la Suisse, la Croatie, Chypre et la Slovénie. Cette reconnaissance internationale dit quelque chose d’important : nous avons failli perdre ce savoir.
« La pierre sèche, c’est de la patience empilée. Tu ne forces jamais. Si ça ne rentre pas, c’est que c’est pas la bonne pierre. Point. »
En visitant les bories du Luberon, vous remarquerez peut-être ces détails invisibles aux non-initiés. Les pierres de calage — ces petits cailloux coincés entre les grosses pierres — ne sont pas du remplissage approximatif. Elles servent à répartir les charges, à compenser une irrégularité, à orienter la pression. Chacune a été choisie.
Et l’orientation de la porte ? Rarement face au mistral. Les bâtisseurs plaçaient l’ouverture à l’abri des vents dominants, généralement vers le sud-est. Pragmatisme pur. Ces abris servaient aux bergers et aux agriculteurs qui travaillaient leurs terres parfois à des heures de marche de leur village. Ils avaient besoin d’un refuge fonctionnel, pas d’une carte postale.
Décrypter une borie en 5 détails que personne ne remarque
Sur le terrain, je constate régulièrement que les visiteurs s’extasient sur la forme « mignonne » des bories sans réaliser que cette silhouette conique est la seule façon de faire tenir des pierres sans mortier. Ce n’est pas un choix décoratif. C’est de la physique appliquée. Voici comment regarder une borie avec un œil vraiment averti.
Votre grille d’observation sur le terrain
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Le linteau de la porte : observez comment les pierres s’arc-boutent au-dessus de l’entrée sans clé de voûte
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L’épaisseur des murs : souvent 80 cm à 1 mètre, le poids stabilise l’ensemble
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L’inclinaison des pierres extérieures : légèrement penchées vers le bas pour évacuer l’eau
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L’orientation de l’entrée : généralement opposée aux vents dominants
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Les pierres de calage : ces petits cailloux entre les grosses pierres ne sont pas du hasard
L’erreur que font 9 visiteurs sur 10 ? Se concentrer sur l’extérieur alors que le génie se révèle à l’intérieur. Entrez dans une borie (quand c’est autorisé), levez la tête. Vous verrez les assises se resserrer progressivement, comme un entonnoir inversé. C’est là que vous comprenez vraiment.

D’après les chiffres officiels du Luberon, une borie moyenne nécessite environ 120 tonnes de pierres. La plupart de celles que vous verrez datent du XIVe au XIXe siècle, même si la technique remonte au néolithique. Ce ne sont pas des ruines fragiles. Ce sont des structures qui ont traversé des siècles de mistrals, d’orages et de négligence.
Franchement, si vous prévoyez une visite sous le soleil de juillet, pensez à consulter quelques conseils pour la visite de sites archéologiques en pleine chaleur. Les bories sont souvent sur des terrains escarpés, exposés, et la pierre calcaire réverbère la lumière comme un miroir.
Vos questions sur les bories et leur architecture
Les bories sont-elles vraiment anciennes ou reconstruites pour les touristes ?
La majorité des bories visibles datent authentiquement du XIVe au XIXe siècle. Certains ensembles, comme le Village des Bories à Gordes classé monument historique en 1977, ont été restaurés — pas reconstruits. La différence ? Les muraillers utilisent les mêmes techniques et souvent les mêmes pierres d’origine. Ce n’est pas du décor.
Quelle est la différence entre une borie provençale et un trullo italien ?
Le principe structurel est identique : encorbellement sans mortier. La différence principale tient au matériau local et à la finition. Les trulli des Pouilles ont des toits plus pointus, souvent blanchis à la chaux. Les bories provençales restent brutes, en calcaire gris ou ocre. Même génie technique, adaptations régionales.
Peut-on dormir dans une borie ?
Certaines bories restaurées sont proposées en hébergement insolite, oui. Attendez-vous à un espace frais en été (les murs épais isolent remarquablement) et spartiate. Ce n’étaient pas des maisons mais des abris de travail. Cela dit, l’expérience de passer une nuit sous une voûte en pierre sèche vaut le détour pour les curieux.
Pourquoi y a-t-il autant de bories dans le Luberon ?
Le calcaire urgonien local se délite naturellement en plaques plates, idéales pour cette technique. Les paysans devaient de toute façon épierrer leurs champs pour cultiver. Plutôt que de jeter ces pierres, ils les ont empilées intelligemment. Pragmatisme provençal : rien ne se perd.
Existe-t-il encore des muraillers capables de construire une borie ?
Oui, et c’est une bonne nouvelle. La Fédération Française des Professionnels de la Pierre Sèche propose des formations certifiées. Le savoir-faire, longtemps transmis uniquement à l’oral, est désormais documenté et enseigné. Des chantiers de restauration sont régulièrement organisés dans le Vaucluse.
Je me souviens d’une rencontre avec Marcel, un ancien berger de Murs, croisé lors d’une randonnée sur le plateau des Claparèdes. Il m’a raconté comment son père utilisait encore les bories dans les années 1950 — pas comme curiosités, mais comme abris de travail lors des transhumances. Ces constructions n’étaient pas des habitations permanentes. C’étaient des outils. Beaucoup de guides oublient de le préciser.
Si vous souhaitez aller au-delà de la simple visite et vraiment vous immerger dans le patrimoine provençal, jetez un œil à ce guide d’immersion culturelle authentique. Comprendre une borie, c’est déjà un premier pas vers une approche plus respectueuse du territoire.
La prochaine étape pour vous : Lors de votre prochaine visite dans le Luberon, résistez à l’envie de photographier immédiatement. Entrez dans une borie, posez la main sur les pierres chaudes de midi, levez la tête vers la voûte. C’est là que vous comprendrez ce que les muraillers savaient depuis toujours : la gravité n’est pas un obstacle. C’est une alliée.